Chine : le défi démographique
Le point de non-retour ? En 2025, la Chine a enregistré 7,92 millions de naissances — le chiffre le plus bas depuis 1949. Il marque une baisse de 17 % en une seule année. Le nombre choc n’est pourtant pas la vraie question. Le vrai sujet est de savoir à quel stade de ce processus démographique se trouve la Chine. Il s’agit aussi de comprendre comment elle peut gérer la situation.
Page créée le 19 juillet 2026
Un processus déjà engagé ailleurs
Le pic, puis la pente
Le Japon a atteint son pic de population en 2009, avec 128,2 millions d’habitants. La Corée du Sud en 2020, à 51,9 millions. La Chine en 2021, à 1,426 milliard d’habitants — presque au même moment que la Corée. Contrairement à l’idée reçue, le Japon n’a donc pas été un précurseur isolé. Il n’a pas été seul face à un phénomène longtemps resté lointain pour les autres.
D’ici 2100, la population du Japon aura diminué de 40 % par rapport à son pic. Celle de la Chine reculera de 56 %. Celle de la Corée du Sud reculera de 58 %, la chute la plus sévère des trois en proportion. Son pic a néanmoins été atteint un an avant celui de la Chine. La Corée du Sud reste pourtant la grande absente des comparaisons habituelles, presque toujours centrées sur le seul duo Chine-Japon.
Un ratio qui s’inverse
La fécondité suit la même hiérarchie inversée. Le plancher historique du Japon tourne autour de 1,26 à 1,37 enfant par femme. La Chine oscille aujourd’hui entre 1,01 et 1,15 selon la source. La Corée du Sud, elle, est descendue à 0,72 enfant par femme en 2023. C’est le chiffre le plus bas jamais enregistré pour un pays. Un rebond modeste l’a ensuite ramenée à 0,80 en 2025.
Le ratio de dépendance mesure le rapport entre population non active et population en âge de travailler. Sur ce point, le Japon reste la référence habituelle du vieillissement le plus sévère. Cinquante ans de déclin continu, sans jamais d’effondrement. La Chine le dépasserait pourtant en gravité vers 2080. Son pic est projeté à 125 % de non-actifs pour 100 actifs. Le Japon, à la même période, plafonnerait à 97,6 %. La Chine semblait avoir le plus de temps devant elle. Sur ce point précis, elle n’en a pourtant pas tant que ça.
Ce que ça change face aux USA
Sur le même graphique, une courbe reste étonnamment plate : celle des États-Unis. Leur ratio de dépendance progresserait lentement sur tout le siècle, de 50 % en 2000 à 74,8 % en 2100. Il ne connaîtrait ainsi jamais le comportement brutal observé côté chinois ou coréen. Ce n’est pourtant pas le signe d’une politique publique mieux pensée. Les États-Unis n’ont en effet ni stabilisateur automatique de leurs retraites comme le Japon, ni assurance dépendance universelle. Ils n’ont pas non plus de congé parental fédéral payé. Sur ces trois points précis, ils sont objectivement en retard sur le Japon et la Chine.
L’avantage américain tient à l’immigration. Le Census Bureau chiffre exactement ce que ce levier représente, en publiant quatre scénarios pour 2100. Sans aucune immigration nette, la population tomberait à 226 millions d’habitants. À l’inverse, avec le scénario le plus généreux, elle grimperait à 435,3 millions, contre 365,6 millions dans le scénario central.
La Chine, elle, ne possède tout simplement pas cette option. En effet, sa loi sur la nationalité interdit la double citoyenneté. La naturalisation y est par ailleurs qualifiée de « très rarement accordée ». Résultat : la carte de résident permanent n’a été délivrée qu’à environ 12 000 à 15 000 étrangers en presque deux décennies. Un chiffre dérisoire pour 1,4 milliard d’habitants. Ce n’est pas un manque d’attractivité — c’est un choix juridique assumé. La Chine dispute donc sa place de première puissance mondiale avec un handicap structurel choisi et non subit.
La réponse globale de Pékin
Xi Jinping a personnellement porté le sujet au sommet de l’État. Il a signé en 2023 un article dans Qiushi, la revue théorique du Parti. Le texte appelle à une « stratégie nationale » garantissant aux personnes âgées « une vie sûre financièrement, digne de sens et heureuse ». Il appelle aussi à développer activement l’« économie argentée » (银发经济). En janvier 2024, le Conseil des affaires d’État publiait son premier livre blanc entièrement consacré au sujet. C’était un format jusque-là inédit pour cette question précise.
Le ton médiatique suit la même ligne. CGTN met en avant les chiffres de couverture. On y trouve 223 millions de seniors concernés, et 308 millions de personnes couvertes par l’assurance dépendance. Les problèmes reconnus — écart ville-campagne, pénurie d’aidants — sont eux aussi présentés. Ils restent toutefois toujours qualifiés d’« en cours de résolution ».
Global Times va plus loin et inverse carrément le narratif occidental du « péril gris ». Le vieillissement y est présenté comme un actif structurel. L’économie argentée y est ainsi projetée entre 19 100 et plus de 25 000 milliards de yuans d’ici 2035. Jusqu’à 100 millions d’emplois pourraient être créés d’ici 2050. Le mot « crise » (危机) est d’ailleurs remplacé de façon systématique. Il cède la place à « réponse active » (积极应对) et « opportunité » (机遇). Ce choix de communication correspond à un choix de politique réelle. La Chine ne mise plus vraiment sur la relance de la natalité comme objectif premier. Elle organise désormais la gestion de la structure d’âge qui en résulte.
Ce que la Chine fait concrètement
Au-delà du discours, les mesures couvrent une bonne partie des causes identifiées :
La politique de la « double réduction » interdit le soutien scolaire privé à but lucratif dans les matières fondamentales. Cette mesure vise à freiner les dépenses d’éducation des familles. Celles-ci engloutissaient jusqu’à un tiers de leurs revenus annuels dans les cours privés. Ce fardeau financier est en effet jugé responsable de la baisse de la natalité.
Une interprétation de la Cour populaire suprême interdit l’exigence d’argent ou de biens « au nom du mariage ». C’est une réponse directe au prix de la fiancée, qui atteint encore 140 000 yuans en moyenne nationale. Des campagnes régionales prolongent l’effort, avec un plafond non contraignant à 10 000 yuans dans le comté de Yishui, Shandong. Ces campagnes ont été intensifiées de nouveau en mars 2026.
Une subvention nationale de 3 600 yuans par an et par enfant de moins de 3 ans a été généralisée. Elle représente un total de 90 milliards de yuans, pour 20 millions de familles concernées. Certains relais locaux sont bien plus généreux. À Hohhot, en Mongolie intérieure, l’aide atteint jusqu’à 100 000 yuans pour un troisième enfant. Quotas d’achat immobilier supplémentaires et apport hypothécaire minimum abaissé à 20 % pour les familles de deux enfants ou plus.
Un projet de loi cadre sur les services de garde d’enfants est en cours d’examen. Il est actuellement devant le Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire.
Personne n’a encore trouvé la solution
Hongrie
Un décret est entré en vigueur en Hongrie en septembre 2022. Il oblige tout médecin à présenter à la patiente les signes vitaux du fœtus. Cela inclut son rythme cardiaque. L’IVG reste légale jusqu’à 12 semaines, 24 en cas de risque pour la santé ou de viol. L’Ordre des médecins hongrois a dénoncé une mesure « sans justification médicale ». Côté contraception, la pilule du lendemain y reste accessible sur ordonnance uniquement. C’est aussi le cas dans seulement 6 des 28 pays de l’UE. Aucun contraceptif n’est par ailleurs remboursé par l’assurance maladie publique. Résultat : la Hongrie ferme la marche du classement européen de l’accès à la contraception. Elle ne devance que la Pologne, la Russie, la Bosnie-Herzégovine et la Biélorussie.
Résultat à ce jour : le TFR hongrois est retombé à 1,39 en 2024. C’est son plus bas niveau depuis plus d’une décennie. Il avait pourtant atteint un pic à 1,59 enfant par femme en 2021, contre 1,23 en 2011. Un effort budgétaire familial a quant à lui atteint jusqu’à 6,2 % du PIB certaines années. C’est un des taux les plus élevés de l’OCDE. Cet effort n’a donc pas suffi à inverser la tendance. L’objectif officiel de 2,1 fixé en 2017 pour 2030 est désormais hors de portée.
Corée du Sud
La Corée du Sud est allée plus loin encore : près de 300 milliards de dollars dépensés ces dernières années. Son propre président a d’ailleurs qualifié cet effort d’échec, dès 2023. Le mécanisme identifié par les chercheurs éclaire pourquoi l’argent seul n’y change rien. Élever un enfant jusqu’à ses 18 ans y coûte en effet au total 7,8 fois le PIB annuel par habitant. C’est le niveau le plus élevé au monde. Cette pression est démultipliée par une société où les diplômés de trois universités d’élite occupent une place disproportionnée. Ils occupent à eux seuls 53 % des sièges parlementaires et 71 % des postes ministériels. Quatre enfants coréens sur cinq fréquentent d’ailleurs un institut de soutien scolaire privé le soir. Les parents savent qu’un deuxième enfant réduirait les chances du premier dans cette course. Aucune subvention ne compense ce calcul.
Singapour
Singapour a fait fonctionner une agence gouvernementale de rencontres pendant près de quarante ans. Le dispositif proposait des événements organisés et des bons de réduction pour les rendez-vous. Il incluait aussi des primes à la naissance pouvant atteindre 10 000 dollars singapouriens par enfant. Le dispositif a pourtant fermé fin 2022. Sa fécondité continue de baisser : 0,87 enfant par femme en 2025.
Une soupape plutôt qu’une faiblesse ?
Le cas chinois
Sous l’angle de la gestion des ressources, le recul démographique chinois pourrait presque passer pour une bonne nouvelle. Le nord du pays pompe ainsi ses nappes phréatiques bien plus vite qu’elles ne se rechargent. Un « entonnoir » de surexploitation de 40 000 km² s’étend rien que dans la plaine du Hebei. L’eau disponible y tombe à 225 m³ par habitant et par an. La moyenne nationale est déjà modeste, à 2 300 m³.
Le taux d’autosuffisance alimentaire du pays, tous produits confondus, a par ailleurs reculé. Il est passé de 98 % en 2014 à 82 % en 2022. La Chine reste malgré tout le premier producteur mondial de céréales, avec 652 millions de tonnes par an. C’est donc un signe d’érosion de l’autosuffisance globale, plutôt qu’une réelle incapacité à se nourrir. Une population qui rétrécit, c’est mécaniquement une pression qui s’allège. La Chine a d’ailleurs démontré, avec son transfert d’eau Sud-Nord, qu’elle savait aussi compenser ce type de contrainte par l’ingénierie. Elle ne dépend donc pas du seul nombre d’habitants.
Le cas indien
À l’inverse, le cas de l’Inde montre qu’une population stable ou en croissance n’est pas une garantie de résilience. Sa population se stabiliserait en effet autour de 1,5 milliard d’habitants jusqu’en 2100. Le territoire indien reste pourtant trois fois plus petit que celui de la Chine. Sa densité atteint 464 habitants au km², contre 147 côté chinois. Le pays est déjà le premier consommateur mondial d’eau souterraine. Ses nappes s’épuisent au point de menacer l’intensité agricole jusqu’à 68 % dans les régions qui forment son grenier céréalier.
La trajectoire climatique y est plus préoccupante. La température au thermomètre mouillé approcherait 31°C dès 2060. Cet indicateur mesure la capacité du corps humain à évacuer la chaleur par la transpiration. D’ici 2100, la température franchirait même le seuil théorique au-delà duquel cette évacuation devient impossible. Ce serait le cas y compris à l’ombre et au repos.
La Chine et l’Inde partent du même point de départ inconfortable. Mais l’une des deux trajectoires se referme progressivement. L’autre non.
Pour la suite ?
Sources : ONU (World Population Prospects 2024) · U.S. Census Bureau (2023 National Population Projections) · Qiushi (2023) · Conseil des affaires d’État chinois (livre blanc janvier 2024) · CGTN · Global Times · China.org.cn · Caixin Global · CNN · Library of Congress · European Parliamentary Forum (Contraception Policy Atlas) · SpaceDaily · The Diplomat · Wikipédia (Social Development Network) · Version 9